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T'inquiète, le pote de mon pote est graphiste.

Affinity By Canva (Copyright © Canva, 2025)

Il est là, autour d'un café avec des amis, ou d'une conversation avec des inconnus. Ce moment précis où quelqu'un lève la main et dit : “Au fait, j'ai un cousin graphiste qui fait ça très bien.” Le cousin. La stagiaire. Le copain de fac qui “a l'œil”. Ce n'est pas nouveau. Mais en 2026, ce phénomène a changé de visage. Il s'appelle désormais Affinity by Canva ou encore Adobe Express. Et pour les plus téméraires, la suite Adobe ouvert un soir sur YouTube, refermé sans avoir compris pourquoi le texte déborde. Parce que connaître l'outil, ce n'est pas connaître les règles. Et les règles, en design graphique, ça change tout.

Le design, nouveau sport pour tous

Revenons dix ans en arrière. Faire un logo potable demandait Illustrator, des heures à bricoler les courbes de Bézier, à imprimer pour débusquer les défauts, à recommencer. Des années de pratique, une connaissance solide de la typographie, une vraie culture du détail. Une barrière à l'entrée réelle. Aujourd'hui ? Trois clics, un template, une palette générée par IA. Le résultat est propre. Parfois même joli.

Et depuis octobre 2025, c'est encore allé plus loin. Affinity, le logiciel pro qui rivalisait avec la suite Adobe, a été racheté par Canva, entièrement rebrandé, et relancé. Gratuit. Pour tout le monde. Design vectoriel, retouche photo, mise en page pro. Sans abonnement. Le genre de move qui redistribue les cartes de tout un secteur. C'est là que tout se complique.

Copyright © Franco Dupuy

Ce que le template ne fera jamais

Parce que propre, ce n'est pas juste. Et gratuit, ce n'est pas compétent. Un bon design, ce n'est pas une image qui plaît à la directrice commerciale un mardi matin. C'est un système. Une intention. Une cohérence qui tient sur tous les formats, dans tous les contextes, face à tous les concurrents. Pendant des décennies, la compétition entre créatifs s'est jouée sur la maîtrise technique. Le savoir-faire, l'exécution, la capacité à livrer. Aujourd'hui, l'IA produit un travail techniquement irréprochable à l'échelle industrielle. La technique est devenue un prérequis, pas un avantage.

Ce qui différencie, maintenant, c'est quelque chose de plus étrange et de beaucoup plus difficile à prompter : l'instinct. La personnalité. L'empreinte unique d'un esprit humain sur un projet, le regard. Cette capacité à voir ce que les autres ne voient pas encore. À comprendre qu'un espacement de deux pixels change le registre d'une marque. Qu'une typo serif en 2026 ne dit pas la même chose qu'en 2018. Que le blanc n'est jamais juste du blanc.

D'ailleurs, le rebranding d'Affinity lui-même en est la preuve. Tom Carey, directeur créatif europe chez Canva, passé par Wolff Olins, Meta et le redesign de l'Opéra de Sydney, a conçu une identité entière autour d'un “a” minuscule en serif, aux courbes expressives et aux points ultra-précis. Un logotype pensé pour incarner la tension entre liberté créative et rigueur technique. Un brand système qui pense, qui joue, qui provoque.

Le cousin, lui, il a fait quelque chose qui ressemble à un logo. Mais il n'a pas répondu à la question : qu'est-ce que tu veux dire,
et à qui ?

Affinity By Canva (Copyright © Canva, 2025)

Mais soyons honnêtes: la démocratisation, c'est aussi une chance

Voilà l'angle qu'on évite trop souvent. Cette accessibilité massive des outils, elle a aussi sorti le design de sa tour d'ivoire. Elle a permis à des petites assos, des artistes émergents, des entrepreneurs sans budget d'exister visuellement. De ne pas rester invisibles parce qu'ils n'avaient pas le budget pour un branding.

Et Affinity l'a compris mieux que quiconque. Leur promesse :
”Creative freedom. Free Forever.” Un outil pro-grade, zéro centime, qui importe tes PSD, tes fichiers AI, tes IDML sans broncher pour les pros, et assez intuitif en drag and drop pour que le cousin s'y mette sans jamais avoir ouvert Grid system de Josef Müller-Brockmann. Le rêve de l'artiste indé qui butait sur Adobe, et du client qui pensait que son neveu pouvait faire pareil.

La question n'est donc pas si les outils tuent le métier ? La vraie question, c'est : qu'est-ce qu'on décide de faire avec ce nouveau terrain de jeu ? Les meilleurs graphistes ne fuient pas Affinity. Ils savent exactement ce qu'ils peuvent faire, et surtout ce qu'ils ne peuvent pas faire.

Copyright © abyss.of.dream

Ce que cela dit de notre époque

On vit dans un monde où tout le monde peut produire. Du contenu,
de la musique, des images, des identités visuelles. Le seuil de compétence technique s'est effondré. Et ça génère une nouvelle pression sur les pros : celle de justifier leur valeur autrement que par la maîtrise de l'outil.

Canva a absorbé Affinity. Affinity s'est rebrandé pour séduire les créatifs sérieux tout en restant gratuit pour tous. Le marché envoie
un signal clair : les outils ne seront plus jamais une barrière. Le seul vrai différenciateur qui reste, c'est la pensée derrière.
Le nouveau luxe du design, c'est l'intention, le concept, la stratégie. Le pourquoi avant le comment.

Alors oui, le pote de ton pote peut maintenant ouvrir Affinity ce soir, gratuitement, et faire quelque chose de correct demain matin. Mais la prochaine fois que tu lances une marque qui doit vivre dix ans, résister aux tendances, parler à des gens que tu ne connais pas encore, pose-toi la vraie question. Est-ce que tu veux quelque chose de fait, ou quelque chose de pensé ?

Ce n'est pas la même chose.
Et la différence, elle finit toujours par se voir.

Rédigé par

Anaël Bouglé

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